Abbas Soussi et le “15″
Publié par Mehdi from Agadir • Le 9 septembre 2006 • Dans la catégorie : My Zooms RageursLa morale de beaucoup de fables et de contes marocains, racontés par des grands-mères toutes en voie de disparition, est qu’il faut suivre l’exemple des plus grands pour s’assurer la réussite.
Dans cette optique et dans la lignée d’un Zakaria Boualem crée par le célébrissime et très controversé Réda Allali, j’ai eu l’idée de créer son homologue gadiri : Abbas Soussi.
Présentations :
Nom : Soussi
Prénom : Abbas
Date et Lieu de naissance : 01/01/83, Agadir (Hôp Hassan II)
Profession : Etudiant à la fac
Signes particuliers : Défaitiste, soupçonneux, suspicieux et superstitieux !
Comme la majorité des étudiants “normaux” qui prennent tous les jours le bus pour rejoindre les amphithéâtres de l’université Ibn Zohr à Agadir, Abbas Soussi emprunte parfois, tôt le matin, le seul transport en commun accessible à sa petite bourse à bord de véhicules urbains bruyants et fumants.
Ce matin, la brume recouvre les hauteurs de la ville et un froid glacial transforme ses expirations en ‘nuages’ très denses. Il porte par dessus ses vêtements la djellaba en laine de son père, que lui a hérité d’un défunt oncle de Oued-Zem. Les mains et les paupières gelées et le nez qui coule s’ajoutent à un estomac vide et tentent de le dissuader d’aller suivre des cours qui lui paraissent de plus en plus barbants. Il parvient par je ne sais quelle force surhumaine à chasser de telles pensées de son esprit et se laisse tomber contre un poteau électrique en béton, et jette un vif coup d’oeil à sa montre. Il est déjà 7h45 et aucun bus n’est encore en vue. La boite blanchâtre en aluminium montée sur roues et avec ses rayures bleus et sa musicalité reconnaissables de loin, s’approche mais ne s’arrête aucunement pour continuer une lente avancée enrageante pour des jeunes dégoûtés une énième fois.
L’excuse est que le bus est plein à raz bord et qu’un autre le suit à quelques centaines de mètres derrière. Le “suivant” en question n’arrivera qu’une demi heures plus tard. Mais si les employés de la R.A.T.AG* sont si soucieux du confort de leurs passagers, pourquoi Abbas ne s’est jamais retrouvé dans l’un des « 15 » - parce que c’est le numéro donné à cette ligne - qui évitent les arrêts bondés alors qu’on y frôle souvent l’asphyxie générale. Il aime à croire que les conducteurs le font exprès pour le narguer et évite de poser des questions auxquelles il est impossible d’y répondre. Rappelons que contrairement aux séries américaines, ici, l’université est isolée à la périphérie de la ville, et il quasiment impossible d’y aller à pied ! En retard comme d’habitude, il débarque en plein cours et se justifie auprès d’un professeur heureusement compréhensif. Il a sûrement été autrefois un étudiant fauché obligé de prendre ce même numéro 15 et compatie avec Abbas le sympathique. Midi est finalement là et l’estomac qui se noue lui rappelle qu’un autre danger guète “les penseurs de demain” : l’hypoglycémie. Solution? Des oeufs au plat garnis de sauce tomate et d’olives vertes dénoyautées, et assaisonnées au sel et au cumin. Le déjeuner lui coûtera donc 10dh qu’il dépense à contre coeur deux fois par semaine…
L’après midi reste lui aussi des plus banals. Un café à deux dirhams dans la buvette de la fac, des grilles de mots fléchés photocopiées et des débats qui n’aboutissent à rien. Et en fin de journée, alors qu’un vent glacial jaillit du néant, Abbas avec plusieurs de ses compagnons d’infortune se dirige vers le plus éloigné des arrêts d’autobus pour trouver une place en “First Class”, c’est-à-dire en faisant le trajet assis sur un siège grinçant et non accroché aux barres de fer rouillées gluantes et odorantes. L’habitacle est au moins chaud et les préserve des intempéries. Mais il ne saurait les préserver des hommes. Les gars se doivent de surveiller leurs portables des doigts très habiles des pickpockets, et les filles doivent de leurs côté s’habituer aux “hommes aux masques de fer”, des pervers qui se collent contre elles et qui, sans en rougir, profitent de l’occasion pour fouiller leurs sacs et vider leurs poches devant des marocains qui vouent un culte au “Diha Fcheghlek!”. Abbas a commencé la journée dégoûté et la finira encore plus !
Le moteur agonisant depuis des mois rend l’âme en pétant une durite et tout le monde est prié de descendre. Il rentre chez lui après quelques kilomètres de marche dans le froid, la misère et la faim, parce que s’il a bien fait une bonne affaire aujourd’hui, cela a évidemment été sa poêle d’oeufs à la tomate puisqu’elle lui a permis de tenir jusqu’à la maison… Heureusement! Mais qu’aurait-il fait dans un autre pays où il lui aurait été plus difficile d’en manger? Il préfère ne pas y penser! Et moi aussi!
Alors contentons nous de notre bon vieux Maroc avec ses bons oeufs tant qu’il n’y a pas de fièvre aviaire…
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* Régie Anonyme des Transports d’Agadir
Mehdi from Agadir en quelques mots : Mehdi Reghai, 23 ans, marocain, passionné, chroniqueur amateur et blogueur !
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