Seinen Chambara : Shigurui
Publié par Mehdi Reghai • Le 6 octobre 2008 • Dans la catégorie : Manga & JapanimesLa logique voudrait – après avoir traité des grands classiques Seinen (Ghost in The Shell, Gunnm et Berserk) – que l’on s’attaque au genre qui a permis au manga pour adulte d’acquérir sa notoriété actuelle, le Chambara, et qui retranscrit si bien l’image du Japon médiéval.
A travers les trois œuvres suivantes : Shigurui, Ninja Scroll et Basilisk, nous reviendrons sur les Samouraïs et leur inflexible code d’honneur, sur les Ninjas et les Shinobi et leur incroyables techniques secrètes, et sur les Rônins, ces anciens guerriers prestigieux devenus vagabonds et vendant leurs services au plus offrants.
N.B. Le Seinen est un genre de mangas, de séries et de films d’animation destinés à un public de “jeunes adultes” et “consommés” dès le lycée. Il est caractérisé par une construction scénaristique plus complexe que celle du Shônen (Naruto, One Piece) et un degré de violence plus soutenu, ainsi que la présence de scènes de nudité et/ou à connotation sexuelle.

Shigurui est la quintessence du manga sur le Bujutsu (techniques de guerre médiévales japonaises) et sur le Budo (voie menant à l’apprentissage des arts martiaux japonais, héritiers des Bujutsu). Extrêmement esthétisé avec une mise en scène très sophistiquée, aucun plan n’est le résultat du hasard. Des costumes jusqu’aux dialogues, tout est parfait, visant ainsi une précision historique peu communes aux animés “conventionnels”. L’histoire renvoie au Japon de l’Epoque d’Edo gouverné par le Shogunat des Tokugawa, avec pour trame de fond la concurrence entre deux génies du maniement du Ken : Fujiki Gennosuke et Irako Seigen.
L’histoire débute par un tournoi de sabre organisé par le frère très excentrique du Shogun pour palier à son ennui. Contrairement à ce qui ce fait habituellement, les combats se dérouleront entre des samouraïs armés de vrais Katana. Sacrifier autant de bons bretteurs pour le plaisir très éphémère d’un Seigneur est un sacrilège que l’un des vassaux ne tarde à lui rappeler en s’ouvrant le ventre dans une scène anthologique où les viscères sont scrupuleusement représentées et l’hémorragie détaillée dans un réalisme effarant.
Entrent alors en jeu deux samouraïs peu conventionnels, un manchot portant son sabre avec sa main droite et dégainant en serrant le fourreau entre le cou et l’épaule, et un aveugle balafré au niveau des yeux traînant une jambe atrophiée qu’il blessera au début du duel pour prendre sa “posture invincible”. Le premier se nomme Fujiki, le deuxième Irako. Un long flash-back nous renvoie ensuite à la première rencontre des deux hommes, leur concurrence au sein de l’école pour gagner le titre de l’élève le plus fort du dojo ainsi que les faveurs de la fille de leur Maître Iwamoto Kogan, et leurs haines respectives.

La série pourrait être apparentée à une pièce de théâtre japonaise traditionnelle (Kabuki) avec la relative lenteur de la narration, des échanges très métaphoriques, une symbolique très forte (la graine, le papillon nocturne, la cigale…) et la musique de Kiyoshi Yoshida (percussions et shamisen) qui joue un rôle aussi important que les autres artifices dont use le réalisateur pour consolider l’ambiance étouffante. La qualité de l’animation laisse sans voix, avec un fabuleux coup de crayon de Takayuki Yamaguchi pour le manga et un travail plus perfectionniste que jamais du Studio Madhouse dans l’adaptation en série animée dirigée par Hirotsugu Hamazaki !
La majorité des scènes se déroulent ainsi dans le Dojo et la demeure du Senseï, dans une cour japonaise traditionnelle ou dans un jardin zen tout autant traditionnel. Mais ce qui marque dans Shigurui, c’est la violence extrême, parfois exagérée, de la majorité des personnages qui évoluent dans cette histoire basée sur le premier chapitre du roman de Norio Nanjo : Suruga-jou Gozen Jiai. Gennosuke étrangle par exemple son partenaire durant une séance d’entraînement pour lui “apprendre dans la douleur”, parce qu’apparemment, il n’y a pas meilleur moyen pour mémoriser une technique. Kogan élargi avec un Wakizashi la bouche de Ushimata de plusieurs centimètres pour une simple phrase anodine dite sans réflexion préalable, lui arrachant dans la volée ce qui lui restait de dents et de molaires. Il frôle aussi le viol incestueux lorsqu’il veut s’assurer que son unique fille, Mie, est finalement prête pour se marier à son élève le plus fort. Et il arrache d’un geste furtif le téton de sa compagne qu’il soupçonne de l’avoir trompé avec un de ses élèves !
La liste est très longue si on y ajoute les coupes chirurgicales qui permettent de voir la moelle, les organes et l’intérieur d’un crâne comme avec un scanner, dans un exercice qui démontre l’effort de documentation en médecine et en anatomie du mangaka, des animateurs et du réalisateur.
Et en parlant d’anatomie, pour plus de dramaturgie et pour créer une certaine notion de “temps d’arrêt” inexistante dans le maniement du sabre, puisqu’en réalité les duels en Kenjutsu sont extrêmement brefs et les attaques d’un nombre très limité, le réalisateur nous propose des scènes en slow motion accompagnées de violentes percussions qui dénudent le guerrier, à l’occasion hypertrophié, pour n’en faire qu’une masse musculaire brute, contrairement à morphologie des samouraïs qui n’étaient en rien des épéistes bodybuildés. Ce procédé a le mérite, au côté du respect draconien du règlement interne de l’école, de déshumaniser les personnages à tel point que leur sort ne nous affecte presque plus.
Shigurui n’en demeure pas moins traumatisant, psychologiquement autant que visuellement ! Mais Shigurui est également une expérience enrichissante, surtout pour un pratiquant de Budô et un amoureux de Chambara…

Shigurui existe en manga en cours de parution publié pour la première fois en 2003 et constitué de 11 tomes. Il existe également en série animée directement adaptée du manga de Takayuki Yamaguchi réalisée par Hirotsugu Hamazaki au sein du Studio Madhouse et constituée de 12 épisodes.
Mehdi Reghai en quelques mots : Mehdi Reghai, responsable de publications et communication au sein de Synergie Media, Agence Interactive établie à Agadir au Maroc. Passionné de Web, de Culture asiatique et de Cinéma.
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